Texte de Luis Alberto Crespo, Président du Centre National de Lettres du Venezuela.
MI PUEBLO
Jorge Rivas-Rivas est né à Altamira et il n’en est jamais parti. Son cur est resté attaché à l’histoire familiale et collective du village, qu’il a entendue et que depuis il se raconte sans cesse, évoquant l’arôme du café, la douceur du ciel et de ces contrées où en 1577 fit une halte pour reprendre le souffle le Capitaine espagnol Juan Andrés Varela, fondateur d’Altamira de Cáceres. Il me vient à l’esprit (car c’est la loi de toute nostalgie, comme l’écrivit Bachelard et le réaffirme René Char en affirmant que le village de l’enfance est un allié diminué), il me vient à l’esprit, disais-je, que cet altamireño a du oublier le lieu qui le vit naître pour le réinventer dans le temps et dans l’éloignement, pour l’habiter dans l’impalpable. Plus le village devenait lointain, plus se perdait le chemin qui longe Altamira pour continuer vers Barinitas à la recherche de terres plus vierges, Jorge Rivas-Rivas retournait, sans savoir que le destin l’amenait d’abord à New York, ensuite à Paris. Au lieu de tracer un chemin en ligne droite (un chemin à rebours), il s’enfonçait au plus profond de lui-même, là où le chemin devient un cercle et redevient, heureusement, le jadis dont il est partit, l’ici de l’adieu.
Je pense à tout cela quand j’entends les confidences brèves mais intenses dont Rivas-Rivas accompagne ses images photographiques, sa raison d’être, témoignage d’un monde où vivent les semeurs, les muletiers et les marchands ambulants, l’enfance, le midi et le crépuscule de l’homme. Son art est culture au sens premier du mot,art qu’il dérobe à notre précarité, à notre néant, car l’artiste ne se satisfait pas à chercher la maitrise des secrets de son art, mais il va plus loin, rapprochant la photographie de la mémoire, de ce qu’il appelle "la frontalité et un certain statisme chargé d’energie". Rivas-Rivas consulte la prose et la poésie cherchant dans Altamira l’Anima Mundi pour l’insuffler dans le charme que l’ombre et la lumière opèrent dans notre apparence au milieu du rire, en pleine mélancolie, dans les sanglots suspendus, comme s’il n’y avait pas de distance entre les gens qui nous regardent en nous regardant pour la dernière fois et l’écriture. Ils nous regardent derrière leurs paupières, non tels qu’ils furent ou qu’ils crûrent être dans l’instant saisi par la photographie, mais tels que le souvenir écrit les récrée. C’est pour cela que quand Rivas-Rivas, parle de son appartenance altamireña on dirait un bréviaire iconographico-littéraire, car chaque image offre, en plus de la voix rentrée du regard et du rictus, le vers, dit à la maison et dans le livre, au revers de l’album, au milieu de la page.
Cette biographie photographique d’Altamira de Cáceres a voulu s’appeler Mi pueblo (Mon village) car c’est le retour de l’auteur au principe de son être et de sa conscience. Là l’attendent le chemin obscur des cafetiers, la brume de l’aube, les feuillages et la salle où l’enfant vit le jour et où la grand-mère s’étteint. Ces êtres hiératiques, baignés d’une lumière comme longuement enclose dans l’album et dans les coffres, qui l’expose encore plus à l’intempérie, semble nous montrer à nous spectateurs et lecteurs une autre existence, insaisissable, celle de la vie surprise dans sa disparition subite, dont nous conservons une ombre dans son visage fermé, comme la main pressent la chute d’un corps, comme l’absence énigmatique au moment de murmurer ou crier.
Luis Alberto Crespo
Président du Centre National de Lettres du Venezuela
Texte traduit par Esther Francis
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